Texte Sénégal
La victoire en plantant (DS magazine 1998)
Texte de Myriam Léon
Au sud de Dakar, à Popenguine, les femmes sont sorties de leur réserve pour sauver leur village. Il y a 10 ans, sous le regard moqueur des hommes, une centaine de paysannes ont investi un bout de désert pour en faire une terre féconde. Un plan de développement local, unique au monde, qui concerne aujourd’hui 35000 personnes. Portrait d’une Afrique qui sait mettre ses ressources humaines en action.
Leurs tongues foulent la terre ocre, craquelée par le soleil, le long d’une falaise qui noie un doigt rocailleux dans la mer. Comme chaque matin, la bande de jeunes, en majorité des filles, traverse ce paysage de western sahélien où le baobab remplace le cactus. Deux kilomètres les séparent de leur « Cayenne » actuel, la construction d’une digue. Les adolescentes profitent du trajet pour se raconter des histoires de médicament qui fait bander les hommes qui les font glousser, et se chamaillent à coup de gants de travail tout neufs. Leurs rires remplissent l’espace.
D’ordinaire le Sénégal, quand l’état décide de protéger un territoire, l’humeur n’est pas à la rigolade. Ces mesures sont mal perçues parce qu’elles sont prises sans concertation avec les locaux et aboutissent à des interdits : plus de pâturage, plus de chasse, plus de coupe de bois. Il arrive même qu’un conservateur soit tué par un braconnier refusant de se plier aux règles. Or, en 1986, l’implantation d’une réserve naturelle s’impose près de Popenguine, village d’environ 2300 habitants, situé à 45 kilomètres au sud de Dakar. L’endroit est fréquenté par certaines espèces rares d’oiseaux migrateurs. La région est alors en passe de devenir un désert. Les vents de sable balaient la campagne et durant l’hivernage-la saison des pluies qui débute au mois de juillet- l’eau ruisselle dans l’océan ne pouvant plus pénétrer la terre, vierge de toute plantation. Au village on est agriculteur, maçon ou menuisier. Sécheresse oblige, les terres deviennent infécondes et les hommes s’exilent vers les grandes villes. Ceux qui restent filent leur ennui jour après jour en maudissant un gouvernement qui ne fait rien pour son peuple. Ne voulant plus voir leurs enfants quitter le pays, les femmes prennent alors conscience de l’urgence d’agir. Le conservateur de la réserve, seul et sans moyens financiers, ne peut pas faire grand-chose pour valoriser son territoire. Elles lui proposent de devenir ses partenaires. Des la première rencontre, il leur accorde volontiers le droit de participer à la restauration. Compensant le manque d’argent par le nombre de bras, elles déploient une véritable armada pour redonner vie à l’endroit. Depuis, l’aire protégée, baptisée Ker Cupaam, est entièrement gérée par ces femmes. Un cas unique au Sénégal, en Afrique et dans le monde. Leur investissement est tel qu’aujourd’hui, après dix ans de combat, les arbres reconquièrent le terrain, les animaux sauvages le repeuplent, et les enfants ont pris la relève.
Révolution dans la brousse et dans les mœurs
« Lorsque les femmes ont commencé à travailler dans la réserve, j’étais encore à l’école et je m’intéressais peu à cette histoire, raconte Ousmane, 28 ans. Mais ma sœur faisait parie du groupe, et elle m’a poussé à venir les voir sur le terrain. Elles dépensaient une telle énergie que çà ne pouvait pas être dans le vide. Alors quand elles ont eu besoin de volontaires, je me suis engagé pour les aider. J’espère que çà débouchera sur des emplois et, en attendant, j’apprends plein de choses. » Pour Ousmane et tous les autres, il y a de quoi faire sur ces 1009 hectares de savane caillouteuse et hérissée de termitières.
Heureuses de ne plus avoir à se coltiner les corvées les plus lourdes, les femmes se réunissent régulièrement sous leur arbre à palabres. Tout en triant le riz dans de vastes calebasses, ou en confectionnant des colliers quelles vendent sur la plage aux touristes venat des villes passer le Week end, l’équipe de cheftaines discute de l’organisation du travail. Ici, ce sont elles qui mènent la pirogue. Et aujourd’hui quand on se rend à la réserve, on dit : « Je vais chez les « mères ». » Pourtant, le 25 décembre 1988, sur la place du village, elles ne sont que cent dix neuf, âgées de 25 à 65 ans, pour lancer le RFPPN (rassemblement des femmes de Popenguine pour la protection de la nature). Certaines sont enceintes, d’autres portent leur bébé dans le dos, presque toutes sont mères de famille nombreuse. Elles partagent la même vision : faire vivre la terre, afin d’assurer l’avenir de la communauté. Et l’avenir c’est créer de l’emploi et garder leurs enfants près d’elles. Elles voient loin, les « mères »…là où la végétation amène la pluie. La souriante mais virulente Woulimata Thiaw, 46 ans, mère de neufs enfants, est élue illico présidente de l’association. Son message est clair : nous souhaitons appliquer ce proverbe Wolof : « Quand l’éléphant entre dans la brousse, il n’occupe pas le terrain pour lui mais pour ses éléphanteaux. » Nous ne quémandons pas, nous savons qu’il faut travailler pour avoir. » En contrepartie de ces efforts, la direction des parcs nationaux s’engage à lui faire suivre des formations aux techniques de la pépinière, de la sylviculture, de la greffe, de la lutte contre la désertification…Woulimata veillera à partager ce savoir. Depuis, des femmes, parfois analphabètes, désignent les plantes environnantes par leur nom latin. Mais c’est d’abord sur le terrain qu’elles apprennent.
Planter dans la savane et prêcher dans le désert.
Dès le début elles se dévouent à leur travail, qui exige une cadence draconienne. Chaque jour, l’équipe quitte le village à l’aube pour ne revenir que tard le soir. Elles commencent par débroussailler une bande de deux mètres de large sur les douze kilomètres entourant la réserve, afin de la protéger des feux. Elles dressent des diguettes pour freiner le ruissellement des eaux de pluie, créent des pépinières. Mélangent du crottin de cheval à du sable pour avoir du terreau. Font des semis avec des graines récupérées au fil de leurs périples en brousse. Les quatre premières années, les « mères » parviennent malgré le manque d’eau, à faire pousser 4000 arbres : baobabs, prosepis, acacias…Peu à peu, la vie reprend racine à ker Cupaam. Antilopes, porcs-épics, mangoustes, singes rouges, chacals, hyènes et 195 espèces d’oiseaux refluent vers la réserve. Cette petite jungle pose un nouveau défi aux guerrières de l’environnement. Régulièrement, des bestioles s’attaquent aux jeunes pousses. Elles doivent les surveiller en permanence. L’effort de reboisement se poursuit, s’organise, pour aboutir enfin à une production de plusieurs dizaines de milliers de plans chaque année.
En décidant de ne demander ni l’aide des autorités ni l’approbation des hommes du village, Woulimata et sa bande ont fait exploser les habitudes. Au départ, les maris voyaient cette petite révolution d’un œil moqueur, voire réprobateur. Les femmes désertaient leur foyer, crapahutaient toute la journée au milieu des animaux sauvages et des arbres à « rabs »(génie) ne ramassant même pas de fruits. Pour eux, pas de doute, leurs épouses étaient devenues folles. Sous l’arbre à palabres celui des hommes-, le sujet était souvent débattu entre notables. « Nous ne les avons pas prises au sérieux, nous n’avons pas du tout vu où elles voulaient en venir, se souvient Moussa fall, chef du village depuis six neuf ans. Cà nous a choqués. Mais notre devoir est de les instruire, or, nous n’en avons pas les moyens. Nous n’avons pas pu leur interdire de partir en brousse. »
Les femmes se souviennent de débuts moins conciliants. « Nous avons mis nos ménages en danger. Nos conjoints ne supportaient pas que l’on ne s’occupe plus d’eux. Quand l’une d’entre nous était au bord du divorce, une délégation se déplaçait pour expliquer au mari l’intérêt de ce travail pour toute la communauté. » Leur vision à long terme a eu du mal à convaincre dans un pays où l’on a l’habitude de vivre au jour le jour, au fil des petits boulots et du désoeuvrement. Pendant longtemps, les femmes plantaient dans le désert le jour et prêchaient dans le désert le soir. Les enfants, aussi, ont eu du mal à admettre l’absence de leurs mères et les querelles de leurs parents. « Elle ne rentrait que la nuit, raconte Khady Niang, fille de Woulimata. Avant, elle s’occupait de nous et là, j’étais obligée de la remplacer. Quand elle me disait qu’elle voulait pour notre village un avenir exceptionnel, je rigolais… »
Woulimata au pouvoir, les hommes au turbin!
En 1991, la reconnaissance vient d’en haut. Issa Sylla, alors responsable des parcs nationaux du Sénégal, attire l’attention de la fondation Nicolas Hulot sur cette initiative. Une première dotation permet aux femmes de construire un campement touristique comprenant un restaurant et cinq cases sur un terrain attenant à la réserve. Pour la première fois, Ker Cupaam offre du travail aux villageois. L’action du collectif ne va pas cesser de s’étendre, et des subventions de la communauté européenne vont les aider à se développer. « Nous avons ouvert une banque de combustibles, explique Woulimata. Pour que les gens ne coupent plus les arbres sur la réserve, il fallait offrir un moyen de substitution pour faire la cuisine. On a donc organisé un système d’approvisionnement en gaz, charbon et bois. Avant, pour se ravitailler, il fallait faire 10 kilomètres. » Au village, tout le monde bénéficie également de leur réserve à millet de leur moulin. Le principe est d’acheter en gros, de revendre avec un petit bénéfice, et de proposer ainsi des services qui améliorent la qualité de vie et génèrent de l’emploi. Pour faire des émules les pionnières partent en croisade. « Nous avons offert un repas dans chaque village voisin de la réserve pour expliquer notre travail et les inviter à nous rejoindre. En 1994, huit villages (Guéréo, Guignabour 1, Guignabour 2, Popenguine Serere, Ndayane, Popenguine, Soroh Khassap, Thiafoura) rejoignent le RFPPN. Le rassemblement des femmes pour la protection de la nature réunit aujourd’hui 1555 femmes, fédère 8 GIE (groupement d’intérêt économique) et concerne 35000 personnes sur une étendue de 100 kilomètres carrés.
A Guéréo, les « mères » ont un potager qui procure des légumes frais à tout le village. A Ndayane, elles « verdissent » les rues, les places, les jardins, la cour de l’école et viennent de se voir octroyer un terrain par le chef, pour en faire une « forêt ». Toutes restent bénévoles. « On ne cherche pas le profit, on fait du développement local, explique Aby Ndoye, vice- présidente du GIE de Ndayane. Cette expérience nous procure aussi un accès au savoir et puis, ensemble, nous arrivons mieux à résoudre les problèmes. » Elles ont mis au point un emploi du temps rigoureux, commun aux huit villages. (A suivre)