Texte Pologne

Quand l’IVG prend la mer
(Texte Myriam Léon, Marie Claire, sept 2004)

Parce que près de 80 000 polonaises avortent chaque année dans la clandestinité et au péril de leur vie, la trépidante association Women on Waves a emmené des femmes avorter sur un bateau. Une sortie en mer plutôt musclée pour célébrer les dix ans de la loi qui interdit l’avortement en pologne.
La dépêche tombe sans crier gare : « le bateau de Women on Waves restera deux semaines dans le port de Vladyslawowo et sortira dans les eaux internationales à plusieurs reprises. La loi néerlandaise s’appliquant alors sur un navire néerlandais, Women on Waves prescrira la pilule abortive jusqu’à six semaines et demie après les dernières règles. » dans une Pologne à 90% catholique, où les litanies du pape scandent la politique en général et l’éducation sexuelle en particulier, l’arrivée médiatisée de l’ONG néerlandaise suscite la polémique. Women on Waves, crée en 1999 par la docteure Rebecca Gomperts, vient célébrer, à sa manière, les dix ans de la triste loi polonaise anti-IVG, en réalisant gratuitement des avortements en pleine mer. Une opération spectaculaire qui vise à démontrer qu’on peut ne pas céder à l’église catholique polonaise. Même si celle-ci a obtenu l’interdiction de l’avortement (sauf pour des raisons pathologiques ou après un viol) en échange de son soutien à la révolution qui a mené à la démocratie en 1989.
Ex militante de Greenpeace, Rebecca a conscience que sa « clinique gynécologique flottante » est surtout un outil de lobbying. Dès son arrivée en Pologne, elle convoque la presse. La forêt de micros, les caméras en rang serré et les flashs n’impressionnent pas cette activiste de 36 ans. Du défi dans les yeux, elle expose les raisons de son combat : « L’avortement est interdit dans 54 pays dont, en Europe, la Pologne, l’Irlande, Malte et le Portugal. Chaque année, 20 millions d’avortements ont lieu dans le monde dans des conditions d’illégalité et d’insécurité, provoquant la mort d’au moins 80 000 femmes. Pour éviter tant de souffrances, il suffit de changer la loi. Nous sommes invitées par des organisations de femmes polonaises afin de les soutenir dans leur lutte pour le droit de choisir. »
Le discours s’arrête aux généralités car, en Pologne, la loi punit de trois ans de prison toute personne aidant une IVG. « En théorie, parler de la pilule abortive, le RU486, peut passer pour une aide à l’avortement », explique l’avocate polonaise recrutée sur place. Ainsi, pendant quinze jours, Gunilla, la gynécologue, Julia, l’in fermière, et Rebecca, la docteure, se retranchent derrière le secret médical pour ne pas révéler ce qui se passe en mer et éviter ainsi les poursuites judiciaires. D’ailleurs, la trentaine de volontaires polonaises venues aider Women on Waves a interdiction de parler aux journalistes sans l’autorisation de Rebecca.

Sur le quai, un accueil à coup d’œufs et de peinture rouge
Lors des briefings quotidiens, l’énergique cheftaine maintient la tension : « En tant que volontaires, vos noms sont enregistrés par les autorités et vos téléphones sont sur écoute. Restez toujours vigilantes. » Officiellement, le navire offre des croisières où se déroulent des ateliers de formation au « safe sex ». Responsable des relations presse de l’ONG, Jeannette Kruseman affiche un bronzage d’angoissée. Deux barres blanches au dessus du nez, elle a pris le soleil, sourcils froncés. « Venues pour soulever le débat, nous sommes muselées par la loi polonaise, c’est absurde. Moi je gère la colère et la pression des journalistes. » Une colère décuplée lorsque Rebecca rompt les accords passés avec la presse. Dès qu’elle sent un danger pour l’anonymat des filles, elle devient violente. Plusieurs cameramen et photographes sont pris à partie physiquement. En dehors de cette pression médiatique, le séjour s’écoule au fil des galères juridiques, administratives et climatiques. Dès l’arrivée, en pleine tempête, du « Langenort », ancien remorqueur loué et affrété par Women on Waves, les autorités portuaires interdisent pendant 24 heures son entrée. Quand l’autorisation de pénétrer dans le petit port de la mer baltique est enfin obtenue, les femmes de Women on waves sont reçues à coup d’œufs et de peinture rouge. Une cinquantaine de garçons les traitent d’assassins et de nazis. Ils agissent dans la droite ligne du sermon de l’archevêque de Gdansk, qui assurait quelques jours auparavant : « Nous ne devons pas laisser des criminels entrer sur notre territoire pour tuer nos enfants. » Mobilisés par la ligue familiale polonaise (LPR), un parti très conservateur, les militaires catholiques et nationalistes sont venus de Gdansk et de Varsovie. Formés aux méthodes des « pro life » américains, ils assurent qu’ils diffuseront sur Internet les photographies de quiconque montera à bord du « Langenort ».

Menaces de mort sur SMS pour les féministes polonaises
Côté intellectuels, médecins et politiques, personne n’ose soutenir ouvertement Women on waves, par peur des représailles. L’événement défraie la chronique depuis un semaine quand Wanda Nowicka se rend au commissariat. Elle vient de recevoir « une menace de mort vraiment horrible ». Ex-professeure devenue il y a dix ans féministe à plein temps, c’est elle qui est à l’initiative de la venue de Women on Waves en pologne. Cette fois, l’avocate prend au sérieux le SMS « assassin ». La police minimise l’affaire, mais en profite pour l’interroger sur les activités du « Langenort » en mer. « Je leur ai dit que je ne savais rien. Notre stratégie est de révéler le minimum d’informations aux polonaises. » Wanda a réuni un bataillon de bénévoles, logés dans une maison louée pour l’occasion. Là s’établit le plan de communication. Les rôles sont répartis en prévision d’une journée portes ouvertes. Des petits groupes s’organisent pour sillonner la ville en distribuant des informations sur la contraception, la pilule du lendemain et l’avortement. « Notre idée est de profiter de cet évènement pour soulever le débat, explique Wanda Nowicka. Quand la Pologne a obtenu la démocratie, les femmes ont perdu la liberté de décider. Mais tout le monde sait comment trouver un médecin qui pratique l’IVG dans une clinique privée. Les quotidiens fourmillent de petites annonces proposant de « retrouver ses règles » ou de « la chirurgie gynécologique ». Ça coûte environ 500 euros, plus d’un mois de salaire moyen. Chaque année, entre 80 000 et 200 000 polonaises ont recours à ces services illégaux. Nous vivons dans l’hypocrisie. Le gouvernement actuel, en théorie à gauche, a été élu en promettant de changer cette loi, d’introduire l’éducation sexuelle à l’école et de développer la contraception. Après deux ans de pouvoir, rien n’a changé. » Une situation dramatique pour les femmes, et pour les jeunes en particulier. Iwona, professeure dans un lycée à Gdynia, voit chaque année trois ou quatre élèves enceintes. « Certaines écoles préfèrent les renvoyer. Mêmes les parents refusent parfois de les aider. Cela conduit à des suicides, des avortements non médicaux, des abandons à l’hôpital ou dans la rue. »
Yvette, 28 ans, ne quitte jamais son téléphone. Polonaise, elle a également la nationalité néerlandaise, comme chacune des trois préposées à la hotline. Ce numéro, diffusé dans les médias, reçoit jusqu’à 50 appels par jour : peu d’insultes, quelques questions de curieux, beaucoup de récits désespérés. « Le sujet de l’avortement est tabou, en pologne. Les femmes en détresse ne peuvent se confier à personne, explique Yvette. Ça me brise le cœur, parce que souvent nous ne pouvons pas les aider. Hier, j’ai reçu l’appel d’une mère de trois enfants qui ne savait plus comment les nourrir. Son mari les a abandonnés. Elle a tenté d’avorter en sautant d’une armoire. Pour nous, le délai est dépassé. Dans ce cas, ne pouvant pas parler au téléphone, je l’oriente vers notre site, où l’on trouve des adresses de cliniques proches des frontières. Mais s’il est trop tard, je fixe un rendez-vous avec la gynécologue, et nous allons chercher les filles. »
Pour l’heure, celles qui vont avorter en mer arrivent dans deux monospaces aux vitres teintées. Pour les « couvrir » jusqu’à bord, des volontaires polonaises les accompagnent. Dissimulées derrière de grosses lunettes de soleil et le visage caché par des capuches, les femmes embarquent pour un voyage d’environ cinq heures. A bord, elles sont auscultées dans un container transformé en clinique gynécologique dotée du matériel le plus performant. Une fois parvenue dans les eaux internationales, l’équipe médicale brise les scellés apposés par la douane sur les médicaments. Une première pilule est distribuée à chacune ; un autre cachet sera à prendre dans les 48 heures. De retour au point d’amarrage, lorsque les douaniers constatent qu’il manque des pilules à bord, ils fouillent le bateau et toutes les femmes qui se trouvent à bord. Mais le secret est bien gardé et le mystère demeure : les autorités ne peuvent mettre la main sur les pilules volatilisées.
Un peu plus loin sur le quai, des volontaires et quelques journalistes, dont l’équipe de Marie Claire, une radio américaine et TV24, la chaîne d’information polonaise, tentent eux aussi de comprendre. En vain. Rien ne filtrera du secret. Quand les autorités quittent le navire, les passagères sortent des cabines et se pressent sur le pont. A nouveau déguisées, elles forment un essaim uniforme de bouilles rondes à grand yeux noirs. Leur camouflage est renforcé par des tentures servant de boucliers aux regards des badauds. Ainsi protégé, le bataillon quitte le « Langenort » et se dirige vers les voitures. Ouvrant le cortège, tendu comme un arc, Rebecca Gomperts marche tête haute, défiant d’un regard perçant quiconque tenterait de photographier ou de filmer la scène. Les vigiles masquent les objectifs insistants. Puis à peine les filles installées dans les véhicules, elles disparaissent vers une destination inconnue.

Messages de soutien pendant la journée portes ouvertes
Rebecca se détend et accepte de répondre aux questions de la télé. « Avez-vous violé la loi polonaise ? » « Nous ne faisons rien qui puisse enfreindre la loi. » « Trente trois pilules lors du premier voyage, puis quarante cinq lors du second, ont disparu. Que sont-elles devenues ? » « Je ne sais pas d’où vous tenez ces informations. » Digne d’un transfert d’agents secrets, ce scénario d’espionnage a aussi connu sa « trahison ». Une journaliste de « Newsweek » Pologne a contacté la hotline pour venir sur le « Langenort ». Elle décrit sa « croisière » dans un article non signé, sans toutefois être en mesure de révéler le mystère des pilules. Pour l’ONG, il ne s’agit pas d’une professionnelle mais d’un témoin acheté par le magazine. L’affaire sème un vent de panique parmi les femmes impliquées dans l’opération. Après deux sorties au large, l’équipage est interrogé par la police et la polémique enfle autour de la disparition des pilules abortives.
Pourtant, après des années de communisme et une démocratie plombée par la puissance de l’église, les polonais savent lire entre les lignes. La veille du départ du « Langenort », en deux heures à peine, six cent signatures d’hommes et de femmes ont approuvé l’action de Women on waves. Lors de la journée portes ouvertes, et malgré la manifestation de force des « pro life », 170 personnes ont visité la clinique flottante et laissé des messages bienveillants sur le livre d’or. Le soir, dans les bars, des pêcheurs encore imprégnés de l’odeur du poisson se sont revendiqués féministes. Des riverains sont venus en famille se recueillir devant le « Langenort », les yeux plein d’émotion. A Wladyslawowo, le tabou sur l’avortement a été un temps levé. Women on waves a démontré la possibilité de ne pas céder aux pressions d’une institution non démocratique. Les menaces de mort et l’acharnement administratif n’ont jamais altéré leur détermination. A Varsovie devant le parlement, Rebecca a prévenu : « Si la loi n’évolue pas, nous reviendrons. » Myriam Léon

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