Mehran
Le voyageur immobile
(Télérama mai 1997, texte de Myriam Léon)
Depuis huit ans, Alfred Mehran attend son avion à l’aéroport de Roissy. Histoire d’un apatride, condamné au transit à perpétuité.
Roissy, aérogare 1. Ascenseur 18, niveau boutiques. Au premier abord, rien ne le distingue vraiment des autres. Les hommes d’affaires en loden et costard cravate passent sans le voir. Grande silhouette frêle, visage émacié rasé de près, moustache soigneusement taillée, Alfred reste digne. Seul son regard sombre trahit sa lassitude. Alfred Mehran est un voyageur immobile. Cela fait si longtemps qu’il n’a pas bougé, que les femmes de ménage le contournent, comme les pieds du mobilier rivés au sol dans l’aéroport. Alfred a un billet pour Londres en poche. Huit ans qu’il attend son avion, assis sue sa banquette de skaï rouge. Sur sa table en formica beige, parce qu’à force elle est devenue sienne, il étale des quotidiens anglais grand format, seul lien avec l’extérieur. Souvent aussi, il écrit. Un journal de bord qu’il aimerait publier. Son incroyable histoire a déjà inspiré le film de Philippe Lioret, Tombés du ciel. Il y a même fait une apparition.
Un jour de 1988, Alfred a débarqué à paris. Il arrivait de Londres. « J’avais été refoulé parce que je n’avais pas de passeport, juste une déclaration de perte. En France, j’ai été mis en détention pendant trois mois pour séjour irrégulier. Remis en liberté, je n’ai eu aucune possibilité d’obtenir une carte de séjour ou de repartir pour un autre pays. »
Iranien, il est né à Masjid-i-Sulaiman. Il dit avoir entre 46 et 51 ans. Anglaise ou danoise, sa mère disparait après sa naissance. A la mort de son père en 1968, Alfred s’exile en Angleterre. Huit ans plus tard, quand il revient en Iran, la police du Chah l’arrête. On lui reproche d’ avoir manifesté contre le roi. Il décide de ne plus revenir.
« En 1977, j’ai fait ma première demande d’asile politique en Angleterre. Ça fait maintenant près de vingt ans que j’attends des papiers définitifs. Je n’ai plus de pays. J’ai vécu à Berlin, Amsterdam, Rotterdam, Bruxelles, paris. J’ai même passé un moment en Yougoslavie. J’ai traversé tant de frontières pour finir coincé ici… »
Aujourd’hui apatride, il ne peut plus circuler, condamné à squatter le skaï rouge de Roissy.
« Si je sors de l’aéroport, je risque d’être à nouveau arrêté et mis en prison. Ici, je suis libre, mais je n’ai aucun droit. Je suis en liberté conditionnelle, une sorte d’emprisonnement alternatif. » Dans cet univers ponctué par les voix suaves des hôtesses, Alfred rêve qu’on lui accorde la nationalité canadienne. Il reste en contact avec son avocat, maître Christian Burguet, grâce au téléphone et au fax du service médical. Malgré son acharnement, rien ne bouge. Alfred entre dans sa neuvième année à Charles de Gaulle. Il garde l’espoir certain que ce sera la dernière et se reprend à rêver. « Quand j’aurais un passeport, je pourrai à nouveau voyager et choisir ma vie. Je veux m’installer à Montréal. J’aurai un appartement, un lit, un endroit pour faire la cuisine et toutes ces choses qui me paraissent si banales. Ce qui me manque le plus, c’est le temps et l’argent. »
Il profite de l’infrastructure de m’aéroport, douches et lavabos, destines aux passagers, pour conserver un certain standing. « Ce n’est pas comme une maison mais c’est un lieu confortable pour attendre. Le plus difficile, c’est la nourriture et la solitude. Je n’ai aucune aide financière. Je suis un citoyen supporté par les autres. » Les compagnies aériennes et le médecin de l’aéroport lui font des petits cadeaux pour améliorer sa galère quotidienne. Swiss Air lui a offert un rasoir électrique. Le service médical lui fournit un sac de couchage, des piles pour son walkman. Les hôtesses lui donnent des tickets restaurant. Les policiers connaissent sa situation et le laissent tranquille. Alfred Mehran a traversé trois plans Vigipirate sans être inquiété, comme s’il n’existait pas.
Tous les jours, à minuit, l’heure où les voyageurs se font rares, Alfred s’allonge sur sa banquette. Vers cinq heures, il doit se réveiller : à cause du bruit et pour ne pas choquer les nouveaux arrivants. Commence une nouvelle journée d’attente. Sur un chariot, il accumule trois sacs de voyage et …une pléthore de vieux journaux. Alfred ne vit plus qu’au travers de ce qu’il lit. Un monde parallèle. « Je suis protégé des problèmes ambiants. Peut être que si j’avais été guitariste d’un groupe de rock, je serai tombé dans la drogue. Peut être que j’aurais eu beaucoup plus de problèmes, comme le chanteur de Nirvana… »